09 Août  2001    Clicanoo     Aviation: AOM-Air Liberté, faux nez d'Air France

Le coup de tonnerre n’a pas encore éclaté dans le ciel de notre île, mais il ne va pas tarder. D’ici quelques semaines, la concurrence en matière de transport aérien sur l’axe Nord - Sud ne sera plus qu’un rideau de fumée. Ces journalistes me direz-vous, toujours enclins à exagérer et à agiter le chiffon rouge du catastrophisme ! N’avons-nous pas Corsair, Air France et même AOM - Air Liberté sauvé inextremis du dépôt de bilan par un pilote.... d’Air France ? Prenons-les dans l’ordre d’apparition en scène. Corsair, la compagnie du groupe Nouvelles Frontières semble avoir signé un pacte de non-agression avec Air France sinon dans les faits du moins dans le principe. Elle y a gagné d’être seule à cohabiter avec la compagnie nationale à Orly-Ouest et a récupéré une des dépouilles d’AOM - Air Liberté, la desserte de la Guyane où elle est désormais seule à opérer. Restent Air France et AOM - Air Liberté. La compagnie nationale ne pouvait pas à visage découvert prétendre à la reprise d’AOM - Air Liberté. La commission européenne aurait opposé son veto sans parler de la concurrence qui aurait hurlé au scandale. La stratégie mise en place a été beaucoup plus subtile dans la mesure où elle préserve, en apparence, la concurrence notamment sur les lignes à destination des DOM. Sur ce point, la manœuvre a été magistralement exécutée au point qu’officiellement Air France et AOM - Air Liberté demeurent deux entités séparées. Si à la Réunion rien n’a encore filtré, en métropole les langues se délient et ce qui se prépare pour le mois d’octobre prochain va bien au-delà d’un simple accord commercial entre deux compagnies. Finie l’époque où AOM - Air Liberté voulait constituer face à Air France le deuxième pôle aérien. Désormais les deux compagnies vont s’entendre comme larrons en foire et sans doute sur le dos des passagers. Notre confrère Les Echos, dans son édition de lundi dernier, livre les grandes lignes de cet accord commercial qui entrera en vigueur au mois d’octobre prochain. En terme technique il s’agit d’un “code - share” (partage de code). Traduction pour le passager de base, il sera possible de voyager indifféremment sur l’une ou l’autre des compagnies avec en poche un billet AOM - Air Liberté ou Air France. “Les deux compagnies vont partager l’intégralité de leurs vols au départ de Roissy et d’Orly vers la Martinique, la Guadeloupe, la Réunion et Papeete via Los Angeles, sans quotas de sièges préétablis et sans que les compagnies aient à se spécialiser sur un seul aéroport parisien, expliquent les Echos. Cela représente pour AOM - Air Liberté un total de 2 606 vols par an assurés avec des Airbus A 340 et des DC 10. Selon les accords confidentiels passés entre Jean-Cyril Spinetta et son pilote Jean-Charles Corbet, chacun devra déduire un coût de commercialisation réciproque de 16% du chiffre d’affaires, intégrant les frais de commercialisation, de systèmes de réservation, de programmes de fidélisation et les commissions aux agences de voyages. AOM - Air Liberté, dont les clients seront moins nombreux sur le total, surtout à Roissy, chiffre à près de 100 millions de francs les royalties à verser à Air France en 2003.” L’accord selon notre confrère les Echos serait valable trois ans. Si on ajoute le basculement vers le système de gestion interne des capacités Alpha 3 d’Air France pour remplacer celui de Swissair et le contrat de maintenance pour lequel Jean-Cyril Spinetta a donné “son feu vert” selon Les Echos, il porte sur l’entretien des Boeing 747 qui pourraient remplacer ultérieurement les DC.10, la marge séparant le simple accord commercial d’un rapprochement est de plus en plus mince. Dans les faits, AOM - Air Liberté, ou la compagnie appelée à lui succéder, volera affrétée par Air France. Cela ne pourra pas être sans conséquences sur les prestations qui devront être harmonisées et surtout sur les tarifs. La grille tarifaire Air France - AOM - Air Liberté, c’est inévitable, va être harmonisée et la réduction du champ de concurrence va tirer le prix du billet vers le haut. Chez AOM - Air Liberté on annonce déjà la couleur : “La compagnie espère un redressement du prix des billets et une amélioration du remplissage de ses vols long-courriers, révèle Les Echos. Un accord de pré et post-acheminement (correspondances pour les clients de province) est à l’étude avec des avances de trésorerie mensuelles en faveur d’AOM - Air Liberté”. Comme au bon vieux temps, Air France se retrouve, notamment sur la Réunion, maître du jeu avec cependant une différence notoire par rapport aux années soixante-dix. Elle n’est pas en situation de monopole, ce qu’on n’a cessé de lui reprocher par le passé, c’est beaucoup mieux : elle contrôle la concurrence. Pacte de “non-agression” avec Corsair, “alliance” avec AOM - Air Liberté. Il faut donc s’attendre dans les mois à venir à une flambée “maîtrisée” du prix du billet d’avion vers la métropole. Pourquoi maîtrisée ? Pour faire passer en douceur la pilule mais il est certain que nous nous inscrivons désormais et sur le long terme dans une spirale à la hausse des tarifs aériens. A moins qu’un véritable concurrent comme cela s’était produit dans les années 80 avec Point Air d’abord, Minerve ensuite, Corsair “première manière”dans la foulée et même, dans une certaine mesure, Aéromaritime, vienne bousculer la règle du jeu. Mais, qui est susceptible de s’intéresser à la desserte des DOM et surtout qui osera affronter la désormais toute-puissance d’Air France ?

SOUS LE SOURIRE, LA PEUR ET LE STRESS"

- A deux jours du Comité d’entreprise consacré au plan social, qui doit aboutir au départ de 1 853 des 4 559 salariés de la compagnie, les personnels étaient nombreux,hier à Orly, à exprimer leur inquiétude et leur pessimisme. «Normalement, je suis suffisamment ancienne pour être épargnée mais sait-on jamais, je serai peut-être sur la liste. Vous savez, on est tous plus ou moins désabusés», résume Catherine, 35 ans, agent de passage. «Nous n’avons que des incertitudes et aucune information. Y aura-t-il un appel au volontariat? Quels seront les critères retenus pour les licenciements?», s’interroge cette jolie blonde aux yeux verts, assise derrière un comptoir d’enregistrement. Sous le sourire, il y a la peur et le stress, confie-t-elle. Un stress omniprésent depuis février et qui se traduit parfois par des manifestations physiques, selon Françoise, 37 ans, superviseur AOM. «En ce qui me concerne, je me bloque le dos, j’ai des collègues qui font des crises d’eczéma ou d’herpès», dit-elle. Et d’expliquer que les personnels d’AOM sont persuadés qu’ils seront davantage pénalisés que leurs collègues d’Air Liberté, plus anciens. «Pourtant, on ne fait pas du neuf avec du vieux», insiste-t-elle. «Il faudrait faire appel au volontariat car le paradoxe veut que certains anciens souhaitent partir alors que des jeunes ont très envie de rester. Mais pour avoir des volontaires, il faut une motivation, des primes. Or, il n’y a pas d’argent...», soupire-t-elle. 

DOUTES SUR LE PROJET HOLCO

Aux comptoirs de la compagnie sur l’aérogare sud, les agents sont débordés car les clients ont afflué toute la matinée, une tendance plutôt positive qui ne les rend pas loquaces pour autant. «Franchement, on est suffisamment déçus comme ça pour faire un commentaire. On est perplexes et on attend de voir si le projet peut tenir», lâche simplement une jeune femme résumant l’état d’esprit général. Car sur le fond, la question de la viabilité du projet Holco de reprise de la compagnie inquiète plus que le CE de demain. «L’ambiance n’est plus au beau fixe, certains pensent que le montage financier ne tiendra pas. Dans ces conditions, ils ont renoncé à y croire et cherche une solution de rechange», explique Isabelle. Cette chef de cabine, âgée de 42 ans, de retour de Fort-de-France et en attente d’un vol pour Toulouse où elle habite, précise que les personnels sont nombreux à tenter leur chance à Air France, même si ce n’est pas son cas «pour des raisons personnelles». Philippe, 32 ans, agent au sol d’Air Liberté, fait partie de ces candidats. «Nous sommes dans une situation fragile, nous ne savons pas si les capitaux vont être suffisants. Après tous les déboires que l’on a subi, on est nombreux à chercher une stabilité ailleurs». Selon lui, «la préoccupation d’aujourd’hui n’est pas tant de connaître la liste des personnes licenciées que de savoir, pour les uns, si les tests de sélection d’Air France passés en juillet ont été réussis et de préparer, pour les autres, ceux de septembre». «Nous avons postulé en masse. Aujourd’hui, la grande question est Air France ou pas Air France?», insiste-t-il. - Alain Dupuis - 2001©Clicanoo.com - STOR Informatique / le Journal de l'île -